BTF 2016 – Récit de Florian SERRA

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Le Bornes To Fly est une course combinant le parapente et la marche, dans la lignée de la célèbre X-Alps. Les pilotes évoluent sur un parcours de trois jours ponctué par deux bivouacs en pleine nature. Le parcours, de 100 à 250 kilomètres, sera choisi par le directeur d’épreuve pour s’adapter aux conditions météo. Le pilote a le droit à un ou plusieurs assistants pour le ravitaillement, le dodo et l’orientation.

Cette année le parcours a été décidé en fonction du vent de nord assez soutenu ainsi qu’une météo capricieuse sur le début de course.

Les balises : Départ de la plage de Talloires

B1 : Décollage de Montmin (col de la Forclaz)
B2 : Hauteville (sur les hauteurs (d’Héry sur Ugine)
B3 : Décollage de Passy plaine joux
B4 : Grand Croisse baulet
B5 : Sur Cou (Nord ouest de Bornes non loin du plateau des Glières)
B6 : Atterrissage de Perroix (Talloires)

Optimisé à vol d’oiseau ce parcours fait 100 km.

En réalité on en a fait un peu plus…

Les chiffres :

Kilomètres à pied : 80 km
Dénivelé à pied D+ : 6050 m
Temps de course : 45h dont 19h de repos et 6h / 14h30 / 5h30 (22h de marche)
Vol : 4h30
Calories: 15 000

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Jour 1 

Alors que le départ était initialement donné pour 10h00, les averses de pluie très éparses aux alentours de midi nous font penser que c’était une sage décision de repousser le départ de quelques heures pour débuter cette compétition à 14h30.

3…2…1…GO !

Le rythme du début est parfait, ni trop vite ni trop doux, on trottine pour avaler les premiers 800m D+ qui nous séparent de Montmin. Arrivé au Col de la Forclaz, mon assistant Julien m’attend pour me donner les premières infos. Le petit groupe de tête juste devant décide de ne pas décoller au déco officiel mais un peu plus bas à cause des nuages qui bloquent la visibilité.

Je lui demande :

–        Ju, où est MAURER ?

–        Il est monté au déco !

–        Alors je monte !

Évidement lorsque le quadruple vainqueur de la X-Alps prend une décision il est sage de suivre. J’arrive en haut, Maurer déplie son aile et s’apprête à décoller. Le ciel n’est pas très accueillant, il pleut des cordes au Roc de bœuf, la visibilité n’est pas terrible, le vent est travers droit, mais bon on y va. Contrairement aux idées reçues cette masse d’air nous porte plutôt très bien  puisque j’arrive jusqu’à Marlens, attéro officiel, avec d’autres pilotes (Cédric, Martin, Chrigel…). Trois minutes pour plier et je suis déjà en train de courir sur la piste cyclable qui nous amènera à Ugine. Julien qui pensait me retrouver vers Faverges à mis « gaz » pour me ravitailler au plus vite avant de prendre le cap de la prochaine balise, Hauteville, sur les hauteurs d’Héry/Ugine. La route en épingle nous oblige à improviser un itinéraire plus droit, nous appellerons ça la technique du bucheron !

Arrivé à B2, je vois s’élancer les 4 premiers pilotes qui pour moi s’engagent dans les gorges de l’Arly. En réalité, ils se posent juste à coté, remontent à pieds pour passer une butte et redécoller de l’autre côté. Je quitte le sol à mon tour, une fois en l’air je ne vois plus personne et m’engage droit dedans direction Flumet ! Il est 19h et je cours pour effectuer les 10 km qui me séparent de Praz-sur-Arly. À ce moment je suis en 3ème position…

Vincent Lebeau et Maxime Pinot sont juste derrière moi et finissent par me rattraper. Cette fois-ci la TEAM des Passagers du Vent est au complet lors du time out !
20h30 fin de course, nous dormirons chez moi à Megève car la pluie s’est invitée et l’envie d’un bain chaud était trop forte.

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Jour 2

Après une longue nuit de sommeil, environ 1h30, le réveil sonne. Il est 5h et je suis déjà en train d’essayer de manger ma barre vitaminée, mais c’est impossible d’avaler quoi que ce soit… Julien me repose à l’endroit exact où l’on s’est arrêté la veille (Praz sur Arly). Vincent et Max prévoient de monter sur les hauteurs de Praz-Megève pour décoller en EST. À ce moment je ne pense pas que ce soit une bonne idée et je préfère courir 10 km sur la route pour décoller en N-O du coté de la Princesse et de me jeter droit sur la plaine de Passy.

7h30 j’ai faim, j’avale un plat de pâtes et je déplie la bâche. Incroyable pour la 2ème fois la masse d’air porte et ma ligne me permet de survoler Batistock, faire coucou aux copains qui sont tous posés, et réussir à faire 500 m de plus. Problème, plus d’attéro, juste des maisons et des potagers. Un peu de parachutage au dessus d’un toit que j’ai soigneusement choisi, un bon petit flair et je suis posé.

Deux voitures s’arrêtent pour me demander si c’était voulu…Tout va bien, 3 minutes après je suis déjà en direction de B3, Plaine Joux. 700m plus haut mon GPS bipe, je claque la balise par le bas (route du lac vert). À ce moment le déco est dans les nuages, il n’est que 9h j’ai donc le temps de prendre un peu de hauteur en attendant que les conditions s’installent.

La montée au décollage de Frioland me parait un peu raide mais toujours dans la purée je prends la direction de varan en repassant sur les plateaux (balcon de Passy) en espérant que tout le plafond nuageux remonte et que je sois au bon endroit au bon moment… Raté !

Les nuages ne montent pas mais les premiers me passent par dessus alors que je suis en train de courir pour rejoindre mon déco au plus vite. Lorsque je déplie mon aile les premiers pilotes claquent B4 au Croisse Baulet et tentent le passage des Aravis en EST en direction de Cluses.

Je quitte Varan à 1600m, hauteur à laquelle le nuage se trouve. Cap Cordon ! J’arrive tellement bas que j’imagine déjà une possibilité de poser et remonter au Croisse Baulet à pied. Je me place en N-O de tête noir. La brise et le vent me permettent de remonter doucement mais sûrement. Une fois passé au dessus un bon +5 m/s m’attend et me propulse au nuage où je rejoins Vincent.

La balise claque dans mon GPS mais les nouvelles de mon assistant ne sont pas très bonnes. Les Aravis semblent verrouillés ! Des pilotes sont posés à Magland et d’autres au col des Aravis. B5 se situe à Sur coup, à l’opposé du massif des Bornes.

Alors que j’enroule mes derniers tours de thermique avec Vincent je l’entends me dire :

–      FLO ! On pose ici et on continue à pied !!!

Je ne suis pas sûr de ce que j’ai entendu mais j’ai l’impression qu’il veut qu’on passe au dessus des Aravis à pied. En gros qu’on fasse de l’alpinisme en short et basquet. Avions-nous le choix ? Pas sûr….

Lors de ce type de compétition, la prise de décision est parfois difficile mais pour le coup je lui fais entièrement confiance. Posé non loin du Col de Niard, nous repartons pour 500 D+. Sur le papier c’est une formalité ! Mais la neige nous arrive rapidement au dessus des genoux. Une fois en haut, nous avons devant nous la Combe de la Grande Forclaz avec un bon 15-20 km/h de face. Le Top ! Nous voilà dans les airs, pour la 3ème fois de la journée. Cap Grand Bornand ! Nous savourons quelques instants notre sellette le temps d’avancer vers la balise. Ça devient turbulent et le nord se fait sentir. Lorsque je fais un tour de thermique mon vario m’annonce 17 km/h de Nord. J’ai besoin de faire un gros plein au dessus du Grand Bornand alors j’accepte la dérive et monte dans un bon +3 jusqu’à l’approche du nuage. J’ai bien reculé mais au moins j’ai de la hauteur et je suis prêt à m’engager dans la vallée très encaissé du Petit Bornand. J’écrase l’accélérateur à fond, vitesse sol 15 km/h. Je continue à m’avancer et force le passage, parfois je me fais même reculer au niveau des arêtes. Il faut savoir que le vent accélère lorsqu’il rencontre un obstacle. En l’occurrence lorsque je chemine dans cette vallée les variations de vent sont très marquées et la turbulence aussi. Il ne manque pas grand chose pour aller chercher les plateaux qui surplombe la vallée mais je me fais poser en bas…Grosse déception de savoir que la balise n’était qu’à un ou deux thermique mais que c’est 1100m de D+ qui nous attend à la place.

Posé au Petit Bornand (en marche arrière) Vincent me rejoint pour la derrière montée de cette compétition. À ce moment nous sommes dans les cinq premiers mais voilà avec 2500 de D+ dans les pattes j’ai du mal à tenir le rythme que m’impose Vincent. Sur le papier c’est facile. 2h de montée, 1h de vol et c’est bouclé ! En réalité, et au vue de la taille de ses jambes, lorsqu’il marche moi je dois courir. Par gentillesse il m’attendra un peu à chaque intersection délicate jusqu’au moment où il décide de passer la seconde pour être sûr de décoller.

Cette montée est interminable.

Lorsque j’arrive sur un premier plateau j’aperçois « Sur Coup » mais pas seulement, j’aperçois aussi Vincent qui décolle et les autres pilotes qui me fument en passant en volant… Je vois mon classement reculer et surtout ma fatigue s’accentuer. Il me reste plus de 400m D+ et l’heure tourne. Mon plan ne change pas, je veux me mettre en l’air ce soir à tout prix alors je sers les dents et coupe droit dans le champ pour arriver au plus vite au sommet.

Il est 20h00 et la course s’arrête à 20H30.

Je continue encore dix minutes avant de retrouver ma lucidité. C’est fini ! Je ne peux plus voler ce soir à moins de faire une fléchette aux oreilles… quel gâchis. À ce moment huit pilotes sont au goal et je réalise que le top 10 s’envole pour moi. Je m’assois par terre et je souffle cinq minutes. Pour la première fois de la journée c’est calme, il n’y a plus aucun bruit et je suis seul.

Je reprends mes instruments pour faire un check batterie.

Vario : ok
Tracer : plus de batterie
Téléphone : 12%

Je téléphone à mon assistant Julien pour lui donner ma position, il cherche la route la plus proche pour me rejoindre mais ça a l’air compliqué. Ici il n’y a que des chemins. Il me faut redescendre de 300m pour rejoindre les trois petits refuges que j’ai aperçus tout à l’heure en montant. Je vois de la fumée qui sort de l’un d’eux.

Il est 20H30, la course est finie pour la journée. Je me trouve devant la porte de ce petit chalet, j’ai froid, j’ai faim et je suis physiquement épuisé.

Je frappe à la porte et j’entends plusieurs voix me crier :

–      ENTREZ ENTREZ !!!

Je pousse la porte, une vague de chaleur envahit mon visage. Il fait 25 degrés dans cette pièce remplie de monde. Au total c’est 4 couples d’amies ainsi que leurs enfants qui m’accueillent. Je n’ai pas le temps de prononcer un mot qu’ils me disent :

–      On passe à table, joins toi à nous et raconte nous ton histoire !

Je ne sais que dire, je suis à la fois extrêmement gêné et ravis d’être si bien accueilli.

La table est remplie de nourriture, c’est Disneyland ! Nous commençons à manger et je déballe toute mon aventure depuis le début. Ils ne connaissent rien au parapente et encore moins au marche et vol mais pourtant ils se passionnent rapidement à mes dires et me posent des dizaines de questions auxquelles je m’efforce de répondre. 21h, il est temps de refaire le point avec mon assistant. D’après ces messieurs dames, il n’est pas possible de monter au refuge avec le camion. 4*4 oblige. Alors que je n’ai plus que 7 % de batterie sur mon tel, j’appelle Julien, je tombe sur la messagerie. J’ai très peu de temps et seulement une barre de réseau.

–      Julien,  je suis en sécurité non loin de la balise de « Sur coup », j’ai à boire, à manger et un lit. Je serai demain à 6h40 à la balise.

Je coupe mon téléphone et retourne me mettre au chaud vers le poêle à bois… Dernier détail important, le réveil. Il me faut absolument un réveil à 5h15 pour me lever. Une des charmantes dame qui se trouve ici se propose de me prêter son téléphone afin que je puisse mettre une alarme et me réveiller sereinement. 21H47 : je suis dans un lit ultra moelleux prêt à dormir. Je ne sais pas ce que je ferai le lendemain, je n’ai plus de batterie, pas de carte, pas d’assistant. Juste un lit et je m’en contenterai…

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Jour 3

Il est 6H00 lorsque je quitte le refuge. Le ciel est très clair, la journée s’annonce volable !

À mi chemin de la balise je rallume mon téléphone et je reçois plusieurs SMS dont celui d’Olivier, un très bon ami qui est venu m’encourager pour cette fin de parcours. Je ne m’y attendais vraiment pas… quelle joie ! Il était parti à 5H30 pour être sûr de me rejoindre à la balise à temps. Pari tenu nous arrivons chacun d’un coté de la montagne pour se rejoindre au Col, là où la balise claque dans mon Gps. Avec son petit sac à dos il me sort, un sandwich, de l’eau, des batteries de rechange, et une carte me permettant de visualiser la fin du parcours. Au top !

6h45, il serait stupide de décoller maintenant d’une face Nord-Ouest alors nous décidons de marcher en direction de Talloires pour trouver une belle face EST qui serait allumée vers 10h. À ce moment, je suis fortement handicapé par mon pied droit, une fracture de fatigue insupportable dûe à ma chaussure dont j’ai arraché un crampon qui se situe sous le talon. Bref pas le temps de s’arrêter, nous marchons 4h entre via ferrata, neige, forêt, forêt et forêt. Sauf que voilà nous montons depuis plus d’une heure sur cette face EST et nous ne trouvons pas de clairière. Il y a des arbres partout. Impossible de décoller ici ! Nous montons encore et encore… Et là ! Il y a comme une petite plateforme enneigée sans arbre. Juste assez de place pour déplier une aile et courir 10m pour décoller. Petite brise de face cyclique mais aussi parfois le vent de nord qui nous dégouline dessus. Il est 10h30, j’enfile ma sellette, les petits cumuls se forme de partout ! Miam miam ça va voler ! Bon ok le vent de nord est bien présent mais ça c’est dans la tête…

Décollage ! Rapidement je sens le nord qui me fait descendre alors j’opte pour ce que je fais de mieux, la fuite avant. Je me dirige sur le Lachat ouest de Thônes. J’ai plus de 15 km/h de Nord-Ouest qui me pousse. Je me jette derrière l’arête sous le vent tout en sachant que la turbulence va être importante. Je me colle aux cailloux, je suis prêt à piloter activement mon aile aux arrières. Ca commence à bouger, les ascendances sont très dures à exploiter alors je me contente d’avancer.

Mais ce qui devait arriver arriva … fermeture frontale 100% !

Lorsque je lève la tête je me dis deux choses : ok j’ai une boule au dessus de la tête et j’ai une falaise à 20 mètres sur ma droite ainsi que des arbres sous les pieds. C’est fou comme avec l’adrénaline l’analyse de la situation va vite. La réouverture est très violente, la moitié de l’aile est enroulée dans les suspentes. Je pars immédiatement une autorotation vers la droite. Il me faut un contre d’un autre monde pour éviter ça ! Je m’accroche à l’élévateur gauche pour garder le cap mais l’aile m’emmène droit sur la falaise. Je n’ai plus la place de faire un demi-tour par la droite car je suis à moins de 10 mètres de la falaise. Léger frein à gauche et tout mon poids de ce même coté je maintiens le cap en parlant à ma voile. Je visualise mon élévateur droit, il pend sous la sellette. Si je ne fais rien c’est la falaise qui m’attend alors dès que j’arrive à prendre le frein, je tente le déco asymétrique.

Une fois, deux fois, trois fois et j’en sors….. Ouf j’ai perdu du gaz mais ça revole. Devant moi le col, très souvent venté, mais qui pour une fois ne me posera pas de problème. Je n’ai pas encore fais un tour de thermique et j’arrive au pied du Parmelan. Je suis à 14 de finesse du goal (Attero perroix) Talloires. Je retrouve un thermique sous le Parmelan qui me permet de reprendre 200m. Lorsque je suis à 10 de finesse du goal je me jette à cœur perdu sur Bluffy. Ça dégueule et je perds toute ma hauteur alors que je vois trois pilotes se refaire en EST du Veyrier.

Ils sont en train de me fumer et moi je vais finir à pied !

Il est temps de temporiser une dernière fois et d’enrouler tout ce qui monte. En m’aidant de la brise j’enroule en ouest sur les champs à Bluffy et ça marche. Lorsque j’ai mes 9 de finesse je me jette sur la pente école, passe la sellette entre deux arbres et là ma balise claque !

Je viens de boucler la BORNES TO FLY !

À l’arrivée, les organisateurs, le staff des Passagers du Vent ainsi que mon assistant sont là.

C’est merveilleux !

Ce format de compétition au potentiel incroyable nous offre la possibilité de nous affronter sur divers terrains de jeux alliant : gros efforts physique, lecture de la masse d’air, prise de décision et engagement personnel. Se déplacer à travers les montagnes et les vallées en cherchant toujours à optimiser ses trajectoires. Augmenter le temps de vol pour diminuer le temps de marche.

Tous ces éléments forment pour moi le combo parfait de ce sport.

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