Aller-retour St-André Verbier : récit de Max Pinot

Maxime Pinot
Un vol cross de St-André à Verbier pour ensuite revenir chercher la voiture au point de départ en volant, l’occasion ne se présente pas souvent ! Maxime Pinot, Laurie Genovese et leurs copains ont saisi l’opportunité de faire ce voyage unique, ils ont parcourus près de 600 km sous leurs ailes, et ils sont revenus avec de superbes souvenirs à partager. Pour revivre ce voyage entre ciel et mer, voici une belle histoire racontée par Maxime Pinot.

 

Un voyage inattendu: Récit d’un aller et retour dans les Alpes françaises…

(Pour suivre le récit, les traces de ces vols sur mon profil XContest: https://www.xcontest.org/world/en/pilots/detail:MaxP)

« La vie, c’est comme une boîte de chocolats », disait Forrest. Et il n’avait pas tort.

Mais encore faut-il oser plonger la main au milieu des affreuses liqueurs, déglutir dignement si l’on est tombé sur une, savourer la satisfaction de l’avoir évitée. Chaque chocolat une opportunité, un choix, une voie différente.

On a tendance à souvent se dire qu’il y aura d’autres occasions dans la vie, mais ce n’est pas si vrai que cela. Une porte ouverte est une invitation, encore faut-il la saisir. C’est ce que m’a appris la compétition: qu’au milieu de tout ce fouillis de facteurs aux interrelations multiples, la fenêtre de tir est étroite, ténue, et que trembler à ce moment, c’est perdre.

Bien sûr, quand Laurie et moi chargeons nos voiles dans la voiture de Damien, qui repart victorieux de la Bornes to Fly, dans ses Alpes du Sud, nous ne pensons pas à tout ça. Juste à rejoindre Elisa et Laurent pour une session Kite au bord de la mer… avec néanmoins, dans un coin de la tête, ce petit flux de sud jeudi qui pourrait nous emmener chercher quelques chocolat suisses par la voie des airs.

Le jeudi matin, après avoir encore abusé de l’hospitalité de la famille Gerin-Jean, il y a cette petite excitation de l’inconnu et enfin l’opportunité de réaliser un vol de rêve.

Damien arrive, avec nos voiles et nous filons au décollage Sud-est de St André, achevant nos plans sur la comète: direction Interlaken ou le Valais ? Des considérations futiles en somme, moteurs d’une vie remplie malgré tout.

Et à 10h40, la délivrance: La terre, le ciel, Damien, Laurie et quelques autres copains volatiles. Tous ces ingrédients tendus vers un même point: le nord.

Coste longue finit de nous réveiller, par un bon 5m/s qui augure d’une journée magique. La Boom frétille et la Blanche nous attend.

Mais d’abord, le Traumas va nous rappeler par une première danse la puissance des éléments, en l’ayant un peu cherché dans sa face sous le vent. Puis l’autoroute de la Blanche s’offre à nous, confortablement appuyés sur le barreau, poussés par un léger flux de sud ouest, ayant une fâcheuse tendance à tourner au nord au-dessus de 2800…

Le Morgon est assoupi, et aimerait faire échouer notre projet, en ne nous délivrant qu’un soaring misérable, pour la joie des randonneurs, à notre grand désespoir. Damien ouvre la route vers le Guillaume. Il est chez lui et nous enquillons derrière…

La raccroche se fait assez bas mais la brise remplie son office d’ascenseur, au-dessus de ces tristes et récentes lignes électriques qui cassent un paysage si somptueux.

Et, nous voilà, bordant les Ecrins, avec une visibilité de dingue nous laissant tout loisir de nous sentir à la fois puissants sous notre incroyable machine volante, et si fragiles.

Le Champsaur est généreux avec nous, même si le manque de vent se confirme. La crête se laisse rider jusqu’au Cuchon, avant d’attaquer le Banc du Peyron, une impressionnante pyramide de pierre qui m’avait envoyer salement valser quelques années en arrière dans un flux de nord. Mais aujourd’hui, la belle reste docile, et nous emmène vers un confortable 3200 mètres.

Le Grun St Maurice et le thermique providentiel de Notre Dame de la Salette nous servent de relais avant d’attaquer le Coiro qui nous offre une envolée digne des meilleurs thermiques.

3400 m avant le Taillefer, et nous voilà sur le balcon de l’Oisans, attaquant ce plateau magnifique aux nombreux petits lacs, mais qui nous sert une sévère dégueulante, alors que Laurie papillote 500 mètres plus haut, hors de la vague. Heureusement, nous rebondissons sur le Grand Galbert, qui n’avait pas été si généreux avec Benoit et moi au Airtour.

Les Alpes du Nord s’offrent maintenant à nous…

Mais d’abord nous devons repasser du bon côté de Belledonne, surfant au-dessus de l’inquiétante vallée de Vizille… Un éperon Sud ouest, nous offre la sortie, à Dam’s et moi alors que Laurie manque ne peut prendre le cycle, un peu en dessous… L’équipe se sépare, lâches que nous sommes de la laisser batailler dans un endroit quelque peu hostile. Mais connaissant ses ressources…

Belledonne est magnifique, parsemée de petits lacs nichés entre ses sommets. Mais le ciel l’est beaucoup moins. La stabilité semble écrasante de ce côté des Alpes, et nous naviguons, bon an mal an, dans des noyaux rompus par le vent, mais au milieu de lignes porteuses qui nous sauvent la mise, rebondissant d’arête en arête. Pour rejoindre la Maurienne.

Je sens mon mental un peu atteint au moment de la traversée. Alors j’en profite pour manger et boire, repenser les objectifs aux côtés de Damien.

Nous sommes accueillis par des conditions étonnamment allumés, marquées par les pilotes partis des Richards. Au sommet de notre thermique, j’aperçois Laurie qui débarque plein badin elle aussi en Maurienne, ce qui finit de me redonner un peu d’énergie.

Nous basculons dans le col de la Madeleine pour aller rencontrer les puissantes brises de Tarentaise qui nous envoie danser sous la pointe de Comborsier.

Le vert gagne partout cette fois, le changement de paysage est radical. Un petit plein dans le col des Arolles et nous basculons dans le Beaufortain.

La lumière du soir commence à inonder ce massif magnifique, plus arrondi que ses voisins. L’ambiance devient incroyable, avec le Mont Blanc qui nous lance d’irrésistibles appels.

Outra puis la Pennaz nous donnent notre porte de sortie pour le massif du Mont Blanc…

Nous laissons la réserve des Contamines sur notre droite et basculons dans le col du Joly après 8h de vol.

En basses couches, l’activité faiblit et nous mettons un moment à nous extraire de Vorassay, travaillant entre brises de pentes et bulles éparses. Puis, enfin, nous pouvons basculer dans la vallée des Merveilles, telle Alice dans le terrier du lapin Blanc. Je suis à Chamonix, et je n’en reviens presque pas…

Nous flottons le long des séracs et des glaciers, émerveillés, un peu groggy, cherchant un refuge dans la fraicheur des hautes couches.

Nous sautons la mer de glace, pour déboucher sous les Drus. Ce sera le climax du vol, bourré d’émotions, sous cette face incroyable. Ce matin, nous étions proche de la mer, et là je suis sous les Drus, à enrouler un thermique de quasi coucher de soleil dans le reste d’énergie de toute cette pierre. L’instant est magique, l’image à jamais gravé dans ma mémoire.

La fin du vol aura tout d’un dernier glide relaxant, mais avec vu sur le paradis, face au glacier d’Argentière et du Tour. Basculant dans le col de Balme pour rejoindre la Suisse, enroulant une dernière bulle sur Pointe Ronde, avant de rejoindre la pénombre de la vallée de Verbier, et Yael qui nous attend, Damien et moi, comme pour récupérer deux marins qui ont dérivé trop longtemps, à la fois heureux de retrouver la terre ferme, et tristes de quitter la mer. Le ciel, notre mer.

Le lendemain, l’ambiance est à la recup’ et au repos. Il nous faut aussi échafauder un plan pour récupérer la voiture à St André… Nous envisageons la voiture. Pas très fun. Le vol bivouac. Beaucoup mieux. Et, mettant le nez dans les prévis, Laurie me dit: « et si on y retournait en vol, avec les guns ?! ». Un truc qui a vraiment de la gueule, quoi…

C’est comme cela que nous nous retrouvons à gratter les pentes du Col de l’Arpettaz, à 10h15 du matin, dans une masse d’air encore peu installée, à survivre.

Laurie sort, je peste et m’énerve dans les bulles éphémères, de surcroit rattrapé par des pilotes ayant décollé plus tardivement. Grosse colère.

Nous commençons en fait notre voyage de retour à 11H15, ayant laissé 1h et un peu d’énergie dans la bataille de sortie.

Les plafonds tombent alors que l’heure tourne, ce qui n’est pas habituel, et nous nous retrouvons à voler à mi pente des faces est des Bauges. Enfin, surtout moi, tout énervé que je suis, négligeant certains appuis, alors que Laurie me toise avec quelques centaines de mètres de mieux.

Nous enchainons Montlmabert, puis la transition sur la Chartreuse… à 1650m. L’histoire n’est pas gagnée…

Et en effet, le raccrochage dans les fortes brises et le vent de nord n’est pas de tout repos. J’incite Laurie à accélérer la cadence par le bas. Bien mal m’en prend. Elle attrape un 3m/s, me lâche et raccroche le haut de la Chartreuse.

Petit message de détresse à la radio: « putain, je vole comme une chèvre, tu vas me mettre une valise ». Réponse: « non, tu voles juste comme un mec énervé ». L’analyse est bonne.

Je prends donc le temps dans un bon noyau qui passe pour me placer moi aussi dans les hauts. Ah oui, ça va beaucoup mieux que je me détends. Il faudra penser à ce genre de messages en compète…

J’ai beau me détendre, les plafonds eux continuent de tomber, et nous passons difficilement les 1500m sous la Dent de Crolles, au niveau de la dense casquette nuageuse.

Nous passons Chamechaude, La Pinea et faisons un peu de rodéo au Néron: forcément, 13h30, la brise de Grenoble est un peu énervée et la face est quelque peu sous le vent…

Après un nouveau plafond à 1600, nous pouvons lancer la transition sur le Vercors, un peu inquiets de ce que nous allons trouver en face…

Nous y trouvons une bonne dans dans un thermique moisi, voiles tordus face aux horribles lignes électriques. Mais finalement l’extraction se passe bien, et nous nous lançons à l’assaut des faces est du Vercors, espérant au bout trouver plus de plafond.

Le cheminement est doux, et nous n’enroulerons pas avant le Mont Aiguille. Mais les plafonds ne dépassent toujours pas les 2000m, et la route du col de la Croix Haute semble bien mal pavée… Nous réfléchissons ardemment pour trouver une voie. Il y a toujours une voie, une solution, cachée dans le ciel ou dans une faille de la terre. Et la solution est un jeté fosbury dans le col du Rousset pour rejoindre les superbes faces ouest du Glandasse, et par la même occasion les Alpes du sud où les plafonds semblent fortement s’élever…

La masse d’air devient magique. Nous savons que nous allons avoir une partie de vol magnifique devant nous, avec quelques points délicats. Mais nous naviguons maintenant avec du gaz sous les pieds, et du confort, au milieu du Diois, au pays des Vautours.

Le flux de nord nous aide dans notre voyage, et les points bas ne sont plus qu’une vieille peur.

La Boom peut enfin laisser s’exprimer toutes ses capacités de flottement.

Nous laissons Lesche en Diois loin sous les pieds, et attrapons une ogive nucléaire près de la Batie des Fonds qui nous envoie valser à 2800 mètres. Que c’est bon d’entrer dans les Baronnies, cet endroit que j’aime temps. La masse d’air est limpide, tant dans son grain, que dans sa lecture, avec de petits cums plats et satellisés.

Bonnet Rouge nous remet en orbite. Le verrou de Serres ne fut qu’un vieux démon, aidé par le vent du nord.

Petit à petit, le vent tourne à l’ouest, comme il le fait souvent par régime de nord dans les Baronnies. Je laisse Laurie faire l’américaine en basses couches, et profite du confort de mes 2900 mètres à Beaumont. Mais je ne dois pas m’endormir, car son thermique à Orpierre est nucléaire et je la rattrape juste à temps pour ne pas me faire dépasser, debout sur mon accélérateur.

Tout le secteur est confluent, les transitions sont une vraie partie de plaisir, alors que Laragne disparait loin en dessous de nos cocons.

Nous descendons encore un peu sud, pour récupérer la vallée du Jabron, histoire de profiter du flux qui s’est maintenant fortement orienté à l’ouest.

Mais la vallée est hors cycle, alors nous prenons notre mal en patience, décalant petits bouts de thermiques par petits bouts de thermiques, finissant enfin notre plafond avant de traverser la clue de Sisteron pour rejoindre les Monges.

18H, la masse d’air perd de sa puissance et nous rebondissons de lignes porteuses en lignes porteuses pour rejoindre la crête de la chapelle St Joseph. Un petit doute quand même s’initie dans nos esprits. Allons nous réussir ?

Un petit thermique remonte des ravines ocres de la montagne et nous décale vers Digne. Une fois de plus, la Boom m’épate dans ses capacités de montée dans le faible. Une machine de guerre.

C’est presque fait… Nous rejoignons enfin quelques voiles sur le site de vol de Digne, qui profite de la lumière déclinante du soir. L’ambiance devient de nouveau magique et nous ressortons un plein à 2600m qui nous sert la montagne de Coupe sur un plateau…

C’est fini. Sur Coupe, nous pensons maintenant aux 300 kilomètres, mais les cums s’éteignent tous sur notre route et plus rien ne semble vouloir monter, sauf les brises de pente.

Alors nous glissons sur le Mouchon, puis débouchons au décollage de St André… Je souris à en avoir mal au visage,et je sais que Laurie aussi, sous le regard des pilotes locaux et de Louis qui nous attendait sagement.

Une dernière glissade pour tenter le Pic de Chamatte nous confirme l’installation de fortes brises de sud qui arrêtent là notre voyage. Nous rejoignons l’atterrissage de St André, ivres de joie, ivres de vol, de paysage, de ciel, de nouveaux passages, de découvertes. Ivres de moments.

Le sol tangue sous nos pieds, et nous nous laissons aspirer par l’atmosphère cotonneuse… comme deux marins trop longtemps à la dérive.

Un grand merci à Damien Lacaze, Laurie, Yael et ses parents, et à la famille Gerin-Jean pendant cette semaine.

C’était énorme. Et c’est à refaire….